Jouissance/plaisir : de la musique (suite – et fin ?)
Severo SARDUY, El rumor de la tiera, 1990
Encre de Chine sur papier, 30 x 48 cm
Collection privée
Rubrique
J’écoute des « humeurs du moment » souvent à l’origine d’échange en messages privés : initiatives de mélomanes (sympathiques) mais toujours plus « connaisseurs » que moi – c’est-à-dire : meilleurs « décodeurs / encodeurs » de valeurs culturelles. Pour reprendre les termes d’
un ancien article : grâce à eux, apprentissage ou approfondissement d’un
plaisir ; mais aussi, difficulté à tenir ma partie dans l’échange, par aphasie de la
jouissance.
Deux exemples dans mes dernières « humeurs du moment » : les symphonies de Bruckner par Celibidache et les polyphonies Ari d’Ethiopie.
Musiques du monde : de tous mes goûts musicaux, le plus difficilement communicable – celui du plus total
défaut de discours. Ici, pure musique de jouissance : mon corps n’entend et n’aime – mais puissamment – que des corps, poumons, membranes muqueuses du larynx et cavités buccales supérieures des chantres éthiopiens. Mais rien au niveau du plaisir : intellection quasi-nulle de cette musique, pas de reconnaissance auditive donc pas d’identification, aucun référent (ethnologique, musicologique). Seul avec ma jouissance, sans aucun discours de plaisir susceptible de produire du langage
à côté de ma jouissance pour dire « J’aime ; écoutez ! »
Paraître savant en paraphrasant à la première personne le discours des ethnomusicologues (je ne les comprends qu’à peine) ? Exercice vain ; autant renvoyer les esprits curieux aux
textes de présentation eux-mêmes. D’un autre côté : impossibilité du prêche multiculturaliste qui permettrait au moins de dire « Il faut aimer les musiques du monde » : mon corps d’auditeur coïncide avec celui de certains musiciens, pas avec d’autres (vive irritation en écoutant des chants *** , il y a longtemps). Besoin, donc, de pouvoir y justifier aussi de ces nuances – ce catéchisme ne le permet pas : au contraire, il abolit les différences (des corps) dans un argumentaire unique (idéologie).
Plus problématique : Bruckner par Celibidache.
Avec certitude : jouissance immédiate de certaines sonorités et textures orchestrales dans ses symphonies. Plus de connaissances aussi quand au « langage » culturel en jeu (la symphonie post-romantique), donc de possibilités de plaisir ; mais ces possibilités ne s’actualisent pas vraiment : difficile perception de la figure de Bruckner (idiot de village ou mystique : images qui me rendent le compositeur inintelligible), écriture musicale encore énigmatique pour moi (à la différence de Mahler), à quoi s’ajoutent des difficultés plus objectives : musicologiques (multiples révisions des partitions), interprétatives (Bruckner annexé tantôt par les baroqueux – Harnoncourt, Herreweghe – tantôt par les avant-gardistes – Boulez, Zender)… Donc œuvre où le plaisir se retrouve avec peine, si puissante qu’en soit la jouissance.
Difficulté aussi à définir cette jouissance – parce qu’orchestrale, donc plus complexe que le rapport direct au corps unique d’un instrumentiste. Tout ce que je peux dire :
plus de jouissance dans Bruckner avec des orchestres à la sonorité « chaude » et « patinée » (Philharmonique de Vienne, Concertgebouw d’Amsterdam) qu’avec des orchestres à sonorité « noire » et « luisante » (Berlin, Chicago) ; chefs :
plus de jouissance avec Jochum, Böhm – sans pouvoir vraiment expliquer pourquoi (choix des tempi, des dynamiques ? intonations ?)
Cas particulier de Celibidache : un orchestre plutôt conforme à mes goûts mais à la sonorité plus « claire », plus « aérée », direction d’une lenteur et d’une articulation hors des normes (très directement sensible). « Paysage » orchestral brucknérien rendu de ce fait étrangement « zen » (immobilité, monochromie, parfois) – par une volonté affichée du chef, d’ailleurs (« méditation sur la nature du son »). Vision qui me donne une jouissance complètement neuve de ces œuvres – mais impossible pour moi de la justifier, face aux jugements d’« hétérodoxie » (compréhensibles : j’entends bien que ce n’est pas là le « vrai » Bruckner) rendus par les connaisseurs ; mais la jouissance s’accommode de ce genre de distorsions (à la différence du plaisir).
Renoncer à écrire quoi que ce soit sur la musique, alors ?
11/02/10 - 22:13
Difficulté toujours renouvelée de retranscrire son ressenti, sa présence au monde telle par exemple que lors de l'expérience musicale : se condamner à l'aphasie alors ? Peut-être au contraire plonger au cœur du silence des mots — résonances inattendues avec Bobin que je relis en ce moment…
feux