J'écoute : les deux Symphonies de chambre et le Concerto pour piano de Schoenberg (avec Alfred Brendel dans le Concerto) ; les Kindertotenlieder de Mahler et la Rhapsodie pour contralto de Brahms par Marian Anderson et Pierre Monteux. L’album John Wesley Harding de Bob Dylan, aussi.
Je regarde : des photographies en noir et blanc du prieuré de Serrabone.
Je lis : l’anthologie en trois volumes d’Œuvres de Walter Benjamin dans la journée ; encore et toujours le Journal de Gide le soir (les années 1940 : lecture qui touche à sa fin) ; Vie d’un homme de Giuseppe Ungaretti (traductions de Philippe Jaccottet, Pierre Jean Jouve, André Pieyre de Mandiargues et Francis Ponge, entre autres).
Je joue : à rehausser à la mine de plomb des estompages de fusain ; toujours des transcriptions d’œuvres pour théorbe de Robert de Visée sur ma guitare. (Mais de moins en moins souvent, faute de temps.)
Je mange : les chocolats Manjari et Alpaco de Valrhona, offerts par A***.
Je bois : de l’eau, bien sûr, avec le chocolat. Sinon, toujours beaucoup de café.
Je pense : beaucoup à un personnage de la commedia dell’arte, en ce moment.
Je rêve : d’avoir un peu plus de temps à moi.
(mis à jour vendredi 5 mars 2010 à 18:30)

09/02/2010

09/02/10 - 13:21

Jouissance/plaisir : de la musique (suite – et fin ?)



Severo SARDUY, El rumor de la tiera, 1990
Encre de Chine sur papier, 30 x 48 cm
Collection privée


Rubrique J’écoute des « humeurs du moment » souvent à l’origine d’échange en messages privés : initiatives de mélomanes (sympathiques) mais toujours plus « connaisseurs » que moi – c’est-à-dire : meilleurs « décodeurs / encodeurs » de valeurs culturelles. Pour reprendre les termes d’un ancien article : grâce à eux, apprentissage ou approfondissement d’un plaisir ; mais aussi, difficulté à tenir ma partie dans l’échange, par aphasie de la jouissance.

Deux exemples dans mes dernières « humeurs du moment » : les symphonies de Bruckner par Celibidache et les polyphonies Ari d’Ethiopie.

Musiques du monde : de tous mes goûts musicaux, le plus difficilement communicable – celui du plus total défaut de discours. Ici, pure musique de jouissance : mon corps n’entend et n’aime – mais puissamment – que des corps, poumons, membranes muqueuses du larynx et cavités buccales supérieures des chantres éthiopiens. Mais rien au niveau du plaisir : intellection quasi-nulle de cette musique, pas de reconnaissance auditive donc pas d’identification, aucun référent (ethnologique, musicologique). Seul avec ma jouissance, sans aucun discours de plaisir susceptible de produire du langage à côté de ma jouissance pour dire « J’aime ; écoutez ! »

Paraître savant en paraphrasant à la première personne le discours des ethnomusicologues (je ne les comprends qu’à peine) ? Exercice vain ; autant renvoyer les esprits curieux aux textes de présentation eux-mêmes. D’un autre côté : impossibilité du prêche multiculturaliste qui permettrait au moins de dire « Il faut aimer les musiques du monde » : mon corps d’auditeur coïncide avec celui de certains musiciens, pas avec d’autres (vive irritation en écoutant des chants *** , il y a longtemps). Besoin, donc, de pouvoir y justifier aussi de ces nuances – ce catéchisme ne le permet pas : au contraire, il abolit les différences (des corps) dans un argumentaire unique (idéologie).

Plus problématique : Bruckner par Celibidache.

Avec certitude : jouissance immédiate de certaines sonorités et textures orchestrales dans ses symphonies. Plus de connaissances aussi quand au « langage » culturel en jeu (la symphonie post-romantique), donc de possibilités de plaisir ; mais ces possibilités ne s’actualisent pas vraiment : difficile perception de la figure de Bruckner (idiot de village ou mystique : images qui me rendent le compositeur inintelligible), écriture musicale encore énigmatique pour moi (à la différence de Mahler), à quoi s’ajoutent des difficultés plus objectives : musicologiques (multiples révisions des partitions), interprétatives (Bruckner annexé tantôt par les baroqueux – Harnoncourt, Herreweghe – tantôt par les avant-gardistes – Boulez, Zender)… Donc œuvre où le plaisir se retrouve avec peine, si puissante qu’en soit la jouissance.

Difficulté aussi à définir cette jouissance – parce qu’orchestrale, donc plus complexe que le rapport direct au corps unique d’un instrumentiste. Tout ce que je peux dire : plus de jouissance dans Bruckner avec des orchestres à la sonorité « chaude » et « patinée » (Philharmonique de Vienne, Concertgebouw d’Amsterdam) qu’avec des orchestres à sonorité « noire » et « luisante » (Berlin, Chicago) ; chefs : plus de jouissance avec Jochum, Böhm – sans pouvoir vraiment expliquer pourquoi (choix des tempi, des dynamiques ? intonations ?)

Cas particulier de Celibidache : un orchestre plutôt conforme à mes goûts mais à la sonorité plus « claire », plus « aérée », direction d’une lenteur et d’une articulation hors des normes (très directement sensible). « Paysage » orchestral brucknérien rendu de ce fait étrangement « zen » (immobilité, monochromie, parfois) – par une volonté affichée du chef, d’ailleurs (« méditation sur la nature du son »). Vision qui me donne une jouissance complètement neuve de ces œuvres – mais impossible pour moi de la justifier, face aux jugements d’« hétérodoxie » (compréhensibles : j’entends bien que ce n’est pas là le « vrai » Bruckner) rendus par les connaisseurs ; mais la jouissance s’accommode de ce genre de distorsions (à la différence du plaisir).

Renoncer à écrire quoi que ce soit sur la musique, alors ?

commentaires

11/02/10 - 22:13

Difficulté toujours renouvelée de retranscrire son ressenti, sa présence au monde telle par exemple que lors de l'expérience musicale : se condamner à l'aphasie alors ? Peut-être au contraire plonger au cœur du silence des mots — résonances inattendues avec Bobin que je relis en ce moment…

11/02/10 - 23:48

Bobin ? Bigre… je ne me savais pas capable de si sulpiciennes résonances…
Vous m’auriez parlé du Hofmannsthal de la ‘Lettre à Lord Chandos’ ou de L.-R. des Forêts, encore...

18/02/10 - 22:45

C'est là même le jeu des résonances : celle-ci était inattendue et certainement circonstancielle. Et je veux bien concéder que Bobin, je le relis peut-être avec un important décalage par rapport à ce qu'il a effectivement écrit : mauvais équilibre projectif faisant fi de la langue propre de celui qui écrit ?

21/02/10 - 00:53

Ou peut-être est-ce moi qui ai de Bobin une vision trop réductrice, où son « image » sulpicienne l’emporterait sur de vagues (et rares) souvenirs de lecture ?

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