J'écoute : les deux Symphonies de chambre et le Concerto pour piano de Schoenberg (avec Alfred Brendel dans le Concerto) ; les Kindertotenlieder de Mahler et la Rhapsodie pour contralto de Brahms par Marian Anderson et Pierre Monteux. L’album John Wesley Harding de Bob Dylan, aussi.
Je regarde : des photographies en noir et blanc du prieuré de Serrabone.
Je lis : l’anthologie en trois volumes d’Œuvres de Walter Benjamin dans la journée ; encore et toujours le Journal de Gide le soir (les années 1940 : lecture qui touche à sa fin) ; Vie d’un homme de Giuseppe Ungaretti (traductions de Philippe Jaccottet, Pierre Jean Jouve, André Pieyre de Mandiargues et Francis Ponge, entre autres).
Je joue : à rehausser à la mine de plomb des estompages de fusain ; toujours des transcriptions d’œuvres pour théorbe de Robert de Visée sur ma guitare. (Mais de moins en moins souvent, faute de temps.)
Je mange : les chocolats Manjari et Alpaco de Valrhona, offerts par A***.
Je bois : de l’eau, bien sûr, avec le chocolat. Sinon, toujours beaucoup de café.
Je pense : beaucoup à un personnage de la commedia dell’arte, en ce moment.
Je rêve : d’avoir un peu plus de temps à moi.
(mis à jour vendredi 5 mars 2010 à 18:30)

24/01/2010

24/01/10 - 09:29

Jouissance/plaisir : de la musique



VELASQUEZ, Les Trois Musiciens, v. 1617-1618
Huile sur toile, 88 x 111 cm
Berlin, Gemäldegalerie


Que le goût musical est peu communicable : parce qu’il relève du corps.

Tout ce que je peux dire : ici, le corps de tel chanteur (poumons, replis de muqueuses, cavités osseuses et membranes), de tel instrumentiste (articulations, nerfs, muscles, ongles et coussinets du dessous des dernières phalanges) entre en coïncidence avec mon corps (membranes, osselets, cavités et nerfs du système auditif).

Ordre de la jouissance : j’aime le corps d’Alfred Deller, celui de Glenn Gould ou de Sviatoslav Richter comme j’aime/ai aimé le corps de mes amants. Rien à en dire d’autre que « J’aime » ; ou alors préciser physiologiquement : telle nasalisation de la colonne d’air, tel coup de glotte, la remontée vers l’épaule dans telle attaque à la main gauche, le toucher du coussinet des doigts dans tel ppp… – comme on détaille (fétichisme) le corps d’un amant.

(Peu à dire alors des œuvres, des compositeurs, des styles – sinon que Purcell sollicite mieux ce que j’aime dans le corps de Deller, que les Goldberg exposent mieux ce que j’aime dans le corps de Glenn Gould ; comme telle ou telle pratique sexuelle sollicite ou expose mieux ce que j’aime dans le corps d’un amant. Me procurent un « plus » de jouissance.)

Mais la musique est aussi langage (communication, représentation, expression ; où les valeurs culturelles font retour). On est passé dans un autre ordre : celui du plaisir. La reconnaissance auditive (d’un timbre, d’un motif, d’une structure, d’un style) et donc l’identification (acte de langage) : moteur du plaisir ; mais ce n’est plus le corps qui parle : c’est l’intellect (ce qui ne veut pas dire : la pensée abstraite ; mais le court-circuit entre le système auditif et le langage).

Dans la musique/langage/plaisir (vs. la musique/corps/jouissance), je peux aussi aimer davantage ceci que cela : mais en fonctions de valeurs culturelles (ici : les œuvres, les compositeurs, les styles). De ces valeurs culturelles, je peux parler le langage : là non plus seulement « J’aime » mais un discours qui donne envie d’écouter. (Plaisir du discours qui peut redoubler celui de l’écoute intellectuelle.)

La tentation : pour dire ma jouissance, utiliser le langage du plaisir. Parler du staccato gouldien ou de l’art du contrepoint chez Bach, pour dire ce « J’aime » (« Mon corps aime le corps de Glenn Gould sollicité par les Goldberg »). Mais alors je parle à côté de ma jouissance, pas depuis elle, pas en elle.

(Le plaisir : langagier, digressif ; la jouissance : muette, obsessionnelle.)

Soit l’objet de ma jouissance et l’objet de mon plaisir coïncident et je produit un discours vrai mais à côté. Soit dans l’objet, jouissance > plaisir : pas de discours disponible : ces derniers jours, Prokofiev par Richter (pas de plaisir à la musique de Prokofiev en général, mais jouissance à ce que les sonates n°6 à 9 de Prokofiev sollicitent dans le corps de Richter). Soit dans l’objet, plaisir > jouissance : plaisir réel mais discours préétabli, idéologique (l’intelligence de Pollini dans à peu près tout le répertoire, son brio : je peux l’expliquer, y prendre intellectuellement plaisir ; mais mon corps reste froid : mon discours, rien qu’un exposé – culturellement prédéterminé – en faveur d’un certain style).

[Ici, évidemment, application d’un paradigme lacanien : plaisir / jouissance ; mais (une fois du plus) application « sauvage » : le deux termes utilisés comme des polarités à intensité variable définissant un champ de forces ; pas de « nouage » (borroméen ?) comme Lacan l’aurait fait.]

commentaires

25/01/10 - 00:04

Malgré tout, succombez à la tentation, qu'on entende un peu ...

25/01/10 - 20:39

Merci, mais…
Cette question, après coup : si écrire cela n’était pas qu’un moyen de répondre « à quoi bon ? » lorsqu’on me demanderait de parler musique ?

31/01/10 - 11:54

Cependant n'est-il pas encore possible de parler de la jouissance qui est si consciente quand l'émotion, agréable ou moins agréable, affleure à la lisière de l'inconscient en une vibration inédite, car toujours nouvelle, du corps qui meut cœur et esprit ? L'émotion cette fugitive évanescente qui laisse cependant une trace durable, c'est souvent ce qui me surprend en concert…
En vous lisant, j'ai repensé à ma soirée de jeudi au cours de laquelle j'assistai au dernier sepctacle de de Keersmaeker, The Songs, qui sollicite tellement le corps du spectateur — une jouissance difficile à partager comme le corps tendu du spectateur assis à côté de moi le démontrait, qui resta extérieur à toute cette œuvre chorégraphique.

31/01/10 - 12:17

Nous sommes d’accord : je ne disais pas que la jouissance s’arrête dès lors que l’esprit entre en jeu ; mais que l’impulsion première de la jouissance relève toujours du corps.

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