Jouissance/plaisir : de la musique
VELASQUEZ, Les Trois Musiciens, v. 1617-1618
Huile sur toile, 88 x 111 cm
Berlin, Gemäldegalerie
Que le goût musical est peu communicable : parce qu’il relève du corps.
Tout ce que je peux dire :
ici, le corps de
tel chanteur (poumons, replis de muqueuses, cavités osseuses et membranes), de
tel instrumentiste (articulations, nerfs, muscles, ongles et coussinets du dessous des dernières phalanges) entre en coïncidence avec
mon corps (membranes, osselets, cavités et nerfs du système auditif).
Ordre de la
jouissance : j’aime le corps d’Alfred Deller, celui de Glenn Gould ou de Sviatoslav Richter comme j’aime/ai aimé le corps de mes amants. Rien à en dire d’autre que « J’aime » ; ou alors préciser physiologiquement : telle nasalisation de la colonne d’air, tel coup de glotte, la remontée vers l’épaule dans telle attaque à la main gauche, le toucher du coussinet des doigts dans tel
ppp… – comme on détaille (fétichisme) le corps d’un amant.
(Peu à dire alors des œuvres, des compositeurs, des styles – sinon que Purcell sollicite
mieux ce que j’aime dans le corps de Deller, que les
Goldberg exposent
mieux ce que j’aime dans le corps de Glenn Gould ; comme telle ou telle pratique sexuelle sollicite ou expose
mieux ce que j’aime dans le corps d’un amant. Me procurent un « plus » de jouissance.)
Mais la musique est aussi langage (communication, représentation, expression ; où les valeurs culturelles font retour). On est passé dans un autre ordre : celui du
plaisir. La reconnaissance auditive (d’un timbre, d’un motif, d’une structure, d’un style) et donc l’identification (acte de langage) : moteur du plaisir ; mais ce n’est plus le corps qui parle : c’est l’intellect (ce qui ne veut pas dire : la pensée abstraite ; mais le court-circuit entre le système auditif et le langage).
Dans la musique/langage/plaisir (
vs. la musique/corps/jouissance), je peux aussi aimer davantage ceci que cela : mais en fonctions de valeurs culturelles (ici : les œuvres, les compositeurs, les styles). De ces valeurs culturelles, je peux parler le langage : là non plus seulement « J’aime » mais un discours qui donne envie d’écouter. (Plaisir du discours qui peut redoubler celui de l’écoute intellectuelle.)
La tentation : pour dire ma
jouissance, utiliser le langage du
plaisir. Parler du staccato gouldien ou de l’art du contrepoint chez Bach, pour dire ce « J’aime » (« Mon corps aime le corps de Glenn Gould sollicité par les
Goldberg »). Mais alors je parle
à côté de ma jouissance, pas depuis elle, pas en elle.
(Le plaisir : langagier, digressif ; la jouissance : muette, obsessionnelle.)
Soit l’objet de ma jouissance et l’objet de mon plaisir coïncident et je produit un discours vrai mais
à côté. Soit dans l’objet, jouissance > plaisir : pas de discours disponible : ces derniers jours, Prokofiev par Richter (pas de plaisir à la musique de Prokofiev en général, mais jouissance à ce que les sonates n°6 à 9 de Prokofiev sollicitent dans le corps de Richter). Soit dans l’objet, plaisir > jouissance : plaisir réel mais discours préétabli, idéologique (l’intelligence de Pollini dans à peu près tout le répertoire, son brio : je peux l’expliquer, y prendre intellectuellement plaisir ; mais mon corps reste froid : mon discours, rien qu’un exposé – culturellement prédéterminé – en faveur d’un certain style).
[Ici, évidemment, application d’un paradigme lacanien : plaisir / jouissance ; mais (une fois du plus) application « sauvage » : le deux termes utilisés comme des polarités à intensité variable définissant un champ de forces ; pas de « nouage » (borroméen ?) comme Lacan l’aurait fait.]
25/01/10 - 00:04
Malgré tout, succombez à la tentation, qu'on entende un peu ...
apax